L’ANALYSE DES PARADIGMES MENANT DES IDENTITÉS ENRACINÉES AUX IDENTITÉS TRANSCULTURELLES DANS LE CONTEXTE DE LA GLOCALISATION COMME CONTRIBUTION À L’ÉTUDE DES DYNAMIQUES D’INCLUSION ET D’EXCLUSION
DIRECTEUR: PATRICK IMBERT

Le but du domaine de recherche Inclusion/Exclusion est d’évaluer une série de paradigmes au départ reposant sur l’exclusion et marqués par le dualisme, mais se recontextualisant dans le complexe et ouvrant aux comparaisons transculturelles transaméricaines visant l’inclusion.

Comme le souligne Clifford Geertz, Local knowledge: Further Essays in Interpretive Anthropology, souvent des idées, des réponses à des situations similaires et des discours semblables s’inventent dans des lieux qui ne sont pas liés directement historiquement, pourtant elles reposent sur des conceptions et des argumentations similaires visant à produire des effets désirés comparables, comme la production d’un certain type d’identité enraciné excluante menant à la défense de nations imaginées comme homogènes rejetant notamment les noirs et les autochtones mais qui désormais dans le contexte de la mondialisation et de l’ère postmoderne/postcoloniale visent l’inclusion et mènent à des images de soi multiples marquées par le transculturel.

Comme exemple de fondement culturel générant l’exclusion, on retient l’opposition dualiste civilisation/barbarie attribuée par les colonialistes européens comme Wakefield et reprise par l’écrivain argentin (1ère manière) et futur Président de la République argentine Sarmiento dans l’essai Facundo. Cet ouvrage diffuse dans les Amériques une vision où les ports tournés vers l’Europe sont civilisés tandis que les populations vivant dans l’arrière pays sont barbares. Cette opposition dualiste est synonyme de soi/les autres elle-même synonyme de intérieur/extérieur.

Toutefois, cette opposition n’a pas du tout la même signification dans les Amériques et Europe. L’Europe coloniale généralise les discours politique et esthétique sur la barbarie qui selon ces discours est similaire en Afrique, dans les Amériques, etc. Les discours inventent donc un autre barbare indifférencié. Pour les gens des Amériques, les créoles et les settlers, il y a au moins deux grandes catégories d’autres. L’une est positive, c’est l’Europe civilisée, l’autre est négative, c’est l’autochtone, l’esclave noir ou divers métis. Ce n’est qu’en 1929 chez Oswald de Andrade au Brésil qu’on assiste à une reconfiguration de ce paradigme visant dans son essai intitulé Manifeste anthropophage à ouvrir sur un non-dualisme annonçant la « créolité » d’Édouard Glissant et menant à l’intégration des cultures dans le métissage rejetant clairement la domination dualiste européenne.

L’opposition barbarie/civilisation découpe donc les espaces de manière différente d’un bout à l’autre des Amériques ce qui a un impact fort sur les autres catégories dont on retient par exemple celle de territoire limité opposé à la frontier. Si l’intérieur est barbare, comment se conçoit l’espace immense et fertile ouvert pour l’immigration? Comme un lieu d’où surgissent les dictateurs incultes comme le montre Sarmiento dans Facundo? Ou bien comme un lieu à cadastrer, à attribuer aux immigrants à qui on donne des titres de propriété et comme espace où s’inventent des cultures hybrides, ainsi que le vivra Sarmiento 2ème manière lorsque, Président de la république, il favorisera l’immigration et permettra de transformer la pampa (« Entre Rios » par exemple) en lieu de développement et d’intégration?

Voilà qui a un impact sur la construction identitaire car les individus ne font pas qu’appartenir à un État, ils s’appartiennent en possédant une propriété qui permet ensuite, car elle représente une garantie, d’obtenir du crédit (Voir Hernan de Soto, L’autre sentier). La frontier civilisée économiquement et culturellement comme lieu de rencontre de communautés diverses, ouvre sur des identités menant potentiellement vers la classe moyenne. Dans l’autre cas, celui ou on ne conçoit pas qu’il y a une frontier, donc un lieu immense d’expansion, les identités restent marginalisées, en retrait et empêchées de circuler. Les sin tierra du Pérou ou du Brésil sont là pour en témoigner.

Dans le contexte contemporain plus ouvert au métissage, les paradigmes échappent au dualisme et diffusent des figures ludiques et hybrides, non plus celle de l’arbre, de la racine ou de l’arbre généalogique, mais celle du caméléon. De nombreux auteurs comme Dany Laferrière dans Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer se jouent donc des paradigmes traditionnels. Le stréréotype du noir bourré d’hormones et d’instinct devient, chez cet écrivain québécois/canadien né à Haïti, un noir écrivain beaucoup plus cultivé que Miz littérature. L’opposition barbarie/civilisation n’est plus un paradigme valide dans la mondialisation. On est désormais à la fois cela et ceci, à la fois bourré d’hormones et intellectuel et donc capable de prendre des risques, notamment celui de définir son image indépendamment des projections de ceux qui tentent de définir l’autre selon leur perspective pour le dominer. Voilà qui est manifesté par Yann Martel, Laura Esquivel ou Pico Iyer.

Ce changement au niveau des paradigmes opératoires permettant de comparer les sociétés et les cultures des Amériques ne se marque pas seulement dans le littéraire mais aussi dans les tentatives d’applications de réflexions théoriques d’un pays à un autre comme on peut le voir pour la constitution multiculturelle de Colombie basée sur les théories des théoriciens canadiens Will Kymlicka, James Tully et Charles Taylor. Toutefois, les applications de théories libérales à des populations non-libérales est parfois difficile. La Colombie comprend en effet des populations autochtones encore très isolées contrairement au Canada et donc pratiquant certaines coutumes (barbares aurait dit Sarmiento) peu intégrables par le libéralisme multiculturel comme le fait d’abandonner les malades dans la forêt. La catégorie libéralisme/illibéralisme est donc un élément clé des réflexions sur l’inclusion comme le souligne Daniel Bonilla Maldonado dans La constitución multicultural au sujet des théories de Kymlicka appliquées à la situation de la Colombie (Bogota, Siglo del Hombre editores, 2006).

Du dualisme inventant un certain type d’Amériques au transculturalisme inventant d’autres relations dans la confrontation de multiples images de soi désormais connectées aux mouvements de la glocalisation, il s’agit de comprendre comment les structurations culturelles et les stéréotypes inventent les relations sociales dans le quotidien qui doit désormais être inventé dans la coopération de tous travaillant pour inventer un avenir meilleur dans le contexte de la société des savoirs Ceci est important dans les Amériques car, comme le souligne Eduardo Mendieta (Global Fragments : Latiamericanisms, Globalizations, and critical Theory), les Amériques représentent encore un projet inachevé. Mais n’est-ce pas le cas de toutes les relations contemporaines sur notre petite planète?